Par période, le tableau ne s’en laisse plus compter par la peinture. Il ne se réduit plus à cette simple surface plane tenant dans les limites d’un cadre régulier et traditionnel. Or cet objet pictural, ou cette peinture tentée par la mise en forme de son support, se décline sur tous les tons. Il y eut les sobres shaped canvas d’un Ellsworth Kelly prêtant à ses tableaux la découpe d’une aile de voilier, puis ceux compliqués de Frank Stella, hérissant la toile de panneaux courbes qui rebiquent et se mordent entre eux. Il y eut dans les années I970 en France, cette période (celle de Supports/Surfaces) où le châssis se refusait à tenir la toile, préférant la laisser traîner au sol pour s’exhiber lui, son propre et étique squelette, et puis plus récemment les toiles de Philippe Decrauzat et de Blair Thurman, creusant un trou en leur centre et reléguant la peinture à la périphérie d’un trou béant. C’est dire si le shaped canvas n’est pas un genre en soi, plutôt une modalité de la peinture supportant toutes les tonalités, de la plus dépressive ou pessimiste à la plus jubilatoire et rayonnante, ce dernier penchant étant cette année le plus amendé. Par Jordan Madlon et ses petites toiles découpées qui prennent des formes aimablement bonhommes et cartoonesques, tout en restant abstraites, de même que celles, longilignes et entrelacées, pastels et relâchées, de Justin Adian, en passant par les peintures de Ruth Root, qui, à 50 ans, fait presque figure de doyenne. Mais on a peu vu en France ses tableaux ressemblant à des plans cadastraux, des schémas d’urbanistes ou, mieux, à ces cartes, diagrammes ou représentations graphiques de données statistiques, démographiques, économiques… qui étirent les représentations géographiques traditionnelles. Donner du monde une représentation plus synthétique, moins réaliste (dans le trait, la composition ou la palette), c’est aussi ce vers quoi tendent d’autres jeunes artistes qui, sans du tout attenter aux limites régulières du tableau, forcent pourtant le trait de la déformation des contours de la réalité. Amélie Bertrand livre ainsi des décors aux perspectives déformées et aux couleurs acidulées trempés dans un bain de Photoshop tandis que le Suisse Nicolas Party ou bien l’Allemand Andreas Schulze réduisent leurs personnages et les objets courants à des espèces de silhouettes géométriques, avatars des paysannes formalistes de Malevitch et des robots humanoïdes des jeux vidéo.

Dossier Nouvelles tendances en Peinture,
par Judicaël Lavrador,
Beaux Arts Magazine n°392

L’homme habite en peintre

Ce travail pictural commence par une approche formaliste de la peinture. Formes géométriques, gestualités, réduction de la palette colorée; m’apparaissent alors comme des éléments nécessaires à la compréhension de la peinture. Je privilégie l’agencement à la composition et le mur à un support mobile.

La manipulation de ces formes géométriques, de ces gestualités isolées sur le mur, m’ont conduit à m’interroger sur les limites de leurs espaces d’inscriptions. Où commence la peinture et où se termine-t-elle? Et comment reconstituer l’espace de réserve?

Ainsi la peinture je la pensais comme un insert dans un lieu et en situation plutôt qu’in situ. La série des (in situ) prend en charge ces considérations spatiales, ce sont des éléments qui se présentent à la périphérie du mur et qui ne sont présentables que dans la mesure où l’angle, la position par rapport au mur, en somme sa situation spatiale est adéquate. Cette recherche d’autonomie de la peinture, vis-à-vis du support et du lieu d’inscription m’amène à réaliser des objets picturaux, mais sans pour autant en révoquer l’espace qui l’accueille. Ils se présentent en tant que segments, mètres étalons, gestualité de la peinture même rendu par découpage, et collage de papier à motif ou de papier de soie coloré me permettant d’aborder la surface picturale de façons autonome.

Cependant toutes ces mesures me permettent d’envisager d’autres formes possibles pour la manifestation du tableau, ainsi il n’y aurait plus un objet dans un espace mais bien un espace dans un autre. Les isolements que j’ai pu opérer constituent en somme des localités de la peinture, qui investissent l’espace, qui l’habite d’une certaine façon. Si bien que l’espace envisagé comme totalité — picturale — est rendu par ce travail de façons parcellaires.

L’homme habite en peintre,
par Jordan Madlon

série de texte,
poncer, mouler, tailler,
scotcher, agencer, matériaux,

par Jordan Madlon